Le bras de l'Opus Dei derrière les tueries, ou l'argent d'une organisation de l'ombre?
Revenons comme annoncé sur les témoignages de l'adjudant de gendarmerie Dussart et du substitut du procureur J.-F. Godbille, entendus lundi par la commission parlementaire d'enquête sur le banditisme et le terrorisme. Mardi, la commission a aussi tenu deux réunions de travail, avec les ministres de l'Intérieur, de la Justice et de la Défense, sur les projets de contrôle et de restructuration des services, le matin, puis l'après-midi pour faire la synthèse des déclarations touchant au BIC (la défunte administration de l'information criminelle) et à la Sûreté de l'Etat.
Les accusations portées par Guy Dussart (57 ans), ancien patron de la BSR de la gendarmerie de Wavre, sont de densités variables et à double tranchant. Rappelant une phrase de Michel Cocu aux enquêteurs en 1983: Quand vous arriverez plus haut, on vous empêchera de continuer. Si je suis condamné, je parlerai, le témoin regrette que les magistrats n'aient pas d'abord renvoyé Cocu et consorts en correctionnelle pour des délits de moindre importance.
Dans l'enquête sur la mort de Latinus en 1984, il dit que le médecin légiste avait constaté la fracture de l'os rachidien, mais que cette constatation n'apparaît pas dans le rapport d'autopsie, qu'une liste de gendarmes et de militaires appartenant au WNP a disparu de la BSR, et qu'il n'a pas trouvé de dossier Latinus à la PJ de Bruxelles dans l'enquête sur le double assassinat de la rue de la Pastorale. Des documents auraient aussi été détruits à la Sûreté à l'époque où il demandait au juge Schlicker de perquisitionner chez certains agents du service. Le juge Schlicker a ensuite changé d'attitude et a temporisé. C'est ce qui a déterminé l'adjudant à garder par devers lui plus de vingt apostilles du juge, non exécutées. La défiance s'installait ainsi entre magistrat et enquêteurs.
Il y avait eu des fuites. Le parquet de Nivelles en accusait les gendarmes de Wavre. D'où naquit l'idée de piéger un rapport de synthèse en six exemplaires qui devait resurgir dans la presse belge puis française, avec des détails permettant à M. Dussart de conclure que les fuites venaient non pas du juge d'instruction mais du parquet de Nivelles et de la gendarmerie. L'hypothèse de la préparation d'un coup d'État, avancée dès le début des investigations des gendarmes, amplifiée deux ans plus tard par les confidences anonymes de deux nobles impliquant l'Opus Dei dans un invraisemblable complot antiroyaliste lié aux tueries du Brabant, apparaît à ceux qui écoutent le sous-officier comme peu fondée.
Revenons à l'hypothèse de travail du substitut bruxellois M. Godbille, déjà longuement évoquée dans nos éditions précédentes: des antennes mafieuses piégeant des milieux financiers, politiques, semant un climat de défiance entre gens de justice, portant peut-être plainte simplement pour éliminer un concurrent ou un adversaire à déstabiliser, et cherchant dans les réactions de la Justice une complicité même involontaire qui serve leurs desseins. Cela fait parfois penser, dit M. Godbille, à un plan organisé pour lutter contre tout ce qui pourrait nuire aux intérêts d'une "organisation". Existe-t-il une organisation occulte de ce type agissant dans notre pays? Y a-t-il manipulation de groupes d'extrême droite par des services de renseignements? Au profit de qui?
Autant de questions posées. Aucune réponse absolue. La Justice mène dans les affaires financières un combat contre la montre (des mois de travail pour préparer une série de perquisitions simultanées). Elle doit affronter la complexité de ces affaires en luttant contre ses propres cloisonnements. Le temps qui s'écoule, nécesaire à comprendre les mécanismes mis en place, est une autre course contre les délais de prescription.
M. Godbille plaide pour l'instauration de collèges de juges d'instruction, afin de les protéger contre des attaques personnelles. Aussi pour une meilleure maîtrise des enquêteurs par les magistrats chargés de les diriger. Une lutte efficace contre l'organisation mafieuse suppose des moyens (la section financière du parquet de Bruxelles n'a pas d'ordinateurs, elle compte huit magistrats et une soixantaine d'enquêteurs), une meilleure communication des informations et une coordination entre enquêteurs en charge de dossiers qui se complètent. Les choses s'améliorent, constate-t-il. Les informations passent mieux aujourd'hui.
Et de conclure sur le thème du "devoir d'ingratitude des juges" qui, bien que nommés avec le concours politique, ne doivent être ni bleus, ni rouges, ni verts ... Le président de la commission parlementaire d'enquête, M. Bourgeois, souligne qu'il s'agit du discours d'une "autre école" tandis qu'un des magistrats experts ayant entendu M. Godbille approuve d'un mouvement de tête... Prochaine séance publique, jeudi, avec l'audition de l'avocat de Michel Cocu, un des membres de la filière boraine.
Bron: Le Soir | René Haquin | 8 November 1989
