D'un colonel à l'autre, l'enquête sur le vol des armes de l'ESI en janvier 1982 - Tueries : un rapport couvé, un autre oublié
Après la séance de vendredi consacrée au dessaisissement des dossiers de Termonde regroupés à Charleroi en 1990, la commission parlementaire d'enquête bis sur les tueries du Brabant est revenue hier à l'année 1981. Avec, au début de mai, le vol d'une radio dans une voiture de l'ESI (le groupe antiterrorisme). Puis une bombe dans une voiture de la BSR, l'attaque chez le major Vernaillen, le désarmement d'une patrouille de piquet et le vol d'armes à l'ESI. Toutes enquêtes restées non élucidées.
Quinze ans après ce vol des armes de l'ESI, au Nouvel An 81-82, l'impression subsiste que les enquêtes furent négligées. L'hypothèse d'un vol d'armes commis par ou avec la complicité de gendarmes ou d'anciens gendarmes fut, dans un premier temps, balayée, d'abord par le détachement militaire, puis par le colonel Jozef De Messemakers (entendu hier) auquel succéda rapidement le colonel Gérard Lhost (entendu la semaine dernière).
Après quinze jours d'enquête, le détachement militaire avait conclu que les auteurs n'étaient probablement pas des gendarmes. Le colonel De Messemakers reprit l'enquête pendant cinq semaines, mais sans être informé d'éléments utiles, notamment d'un rapport de 1976 sur l'appartenance de gendarmes au groupe G (proche du Front de la Jeunesse).
On vous a chargé d'une enquête sans vous donner toutes les cartes en mains, constate le député écolo Olivier Deleuze. Une liste de six anciens gendarmes transmise dès janvier 1982 par le BCR fit l'objet de vérifications. Mais le député Deleuze fait observer qu'un de ces ex-gendarmes, Johan Demol, alors passé à la police de Bruxelles (et actuel patron de la police de Schaerbeek) ne fut pas inquiété. Il était à l'époque de coutume de ne pas s'immiscer dans les affaires des autres services de police, répond Demessemakers.
L'enquête interne fut reprise par le colonel Gérard Lhost à son retour de congé, en février 1982. Dans son rapport de mai 1983, Gérard Lhost notait que les vérifications sur une intervention des milieux d'extrême droite, sur un ancien armurier ou sur les milieux albanais étaient toutes négatives, et concluait que de nombreuses pistes ont été suivies, mais en vain.
Pendant l'été 1984, le colonel Alain Lemasson, alors officier au district de Bruxelles, demanda à revoir le dossier Lhost et s'en étonna. Le colonel Lemasson avait appris qu'un gendarme du casernement (Lucien Marbaix), qui avait accès à l'époque aux locaux de l'ESI, était lié aussi au WNP de Paul Latinus à la demande duquel il avait d'ailleurs "marqué" des balles. Et même que des réunions secrètes s'étaient tenues au domicile de Marbaix, boulevard Général Jacques. Une perquisition chez Marbaix permit la saisie de documents prouvant son appartenance à ces milieux.
Dans un rapport d'octobre 1984 signé par son supérieur de l'époque le major Kensier, Alain Lemasson relevait dans la liste des six anciens gendarmes (dont trois anciens de l'ESI) leur sympathie ou leur appartenance à un mouvement d'extrême-droite. Il concluait que ces constatations pouvaient inciter à voir le vol des armes sous un angle nouveau, que les activités du WNP visaient en effet à créer un sentiment d'insécurité dans les organismes officiels et ce, afin de provoquer un renforcement des services de sécurité, qu'enfin il n'est pas interdit d'imaginer que le vol des armes ait pu être orchestré suivant les mêmes principes idéologiques afin de démontrer les carences de notre système de sécurité...
Son rapport, transmis par la voie hiérarchique, comme une invitation à reprendre l'enquête, resta lettre morte. Oublié. Lemasson en eut plus tard la confirmation en apprenant que le coordinateur des enquêtes sur les tueries n'en avait lui-même pas connaissance.
Sur une question du député Deleuze, le colonel Lemasson confirme que son rapport d'octobre 1984 fut principalement basé sur des informations figurant déjà dans le dossier du colonel Lhost avant que ce dernier rédige en mai 1983 ses conclusions sur le caractère négatif d'une éventuelle intervention de milieux d'extrême droite dans le vol des armes de l'ESI.
Votre sentiment est qu'on a exclu la piste de l'extrême droite? demande Deleuze.
On ne l'a pas exclue mais on ne l'a pas complètement exploitée, répond Alain Lemasson qui ajoute avoir le sentiment que le colonel Lhost a couvé ce dossier.
Prochaine séance vendredi.
Bron: Le Soir | René Haquin | 21 mei 1997